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Un monde en quête de sens

Droite et fière, bien qu’elle semble timide et, toute de noire vêtue, sœur Robertine Roy ne fait pas ses 78 ans. Il émane d’elle une part de mystère qui pique ma curiosité et me fait l’apprécier d’autant plus. Je suis sous le charme de cette belle tête blanche qui n’a rien perdu de la fraîcheur juvénile et du petit côté rebelle dont elle s’est imprégnée en côtoyant les Cégépiens à qui elle a enseigné la philosophie de 1968 à 1984.

Portant un costume plutôt austère lorsqu’elle a débuté dans l’enseignement, la religieuse estime que cela n’a jamais eu un impact négatif sur sa relation avec les jeunes.

« La liberté d’expression était au cœur des rencontres et nous étions là pour parler de philosophie. Il n’était pas question d’inclure la foi là-dedans », précise-t-elle d’emblée.

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Il faut dire qu’elle avait eu une sérieuse pratique du « devoir affronter le regard des autres » à l’université, alors qu’elle côtoyait quotidiennement de jeunes intellectuels en pleine Révolution tranquille.

« Pour eux, l’Église était responsable de tous les maux de la société. En voyant le Dieu qu’il rejetait, celui de Sartre ou de Freud notamment, ça m’a permis d’approfondir le Dieu de Jésus-Christ. Pendant trop longtemps, le mot « Église » a signifié « obligation » plutôt que joie. En lisant et en entendant le pape François, je suis pleine d’espérance, se réjouit-elle.

« On n’a pas le droit de s’ingérer dans la conscience des gens. Pourtant, on a bien fait ça dans l’Église », soupire-t-elle.

Des humains plus conscients

C’est le propre des philosophes de se questionner sur le sens de la vie, et c’est le propre des jeunes de le faire sur le sens à donner à leur propre vie, dans le tourbillon qui les entoure.

Sœur Robertine a côtoyé des jeunes toute sa vie et elle continue de le faire à l’école secondaire Saint-Joseph où elle aide une vingtaine d’élèves en difficulté d’apprentissage pendant une dizaine d’heures à chaque semaine.

Elle se dit optimiste quant au monde que nous allons leur laisser.

« C’est sûr qu’on leur lègue un monde difficile, avec des défis environnementaux de taille, mais c’est un monde en quête de sens. Selon moi, l’humain est plus que jamais conscient de ce qu’il est, et de ce qu’il vaut. On parle d’égalité homme/femme, de lutte contre l’injustice, on remet en question notre consommation effrénée… cet éveil planétaire me réconforte.

« Comme le disait si bien le père François Varillon : « toute action humaine humanisante est porteuse de divin. Et le Christ divinise ce qu’on s’efforce d’humaniser ». Ce théologien jésuite croyait, comme moi aussi, que tout homme est appelé à devenir Dieu, tout homme est capable de se dépasser  », dit-elle.

Nul doute que cette motivation profonde, elle la transmet aux jeunes qu’elle aide et qu’elle aime, en douceur et avec beaucoup de sagesse et de discernement. Difficile de contenir une si belle foi en l’Homme!

« Je chercherai jusqu’à ma mort » – sœur Lise Berger

Elle hésite au moment de révéler son âge, car elle ne veut pas trop y penser. Puis, le nombre 77 se glisse furtivement entre ses lèvres. Ce n’est pas la gêne qui la fait réagir ainsi, mais sa grande soif de vivre qu’elle voit aussitôt  frapper un mur. Personne n’est éternel et elle le sait très bien.

« Je vois ma vie un peu comme un voyage. Quand on part en voyage, on entre dans une quête de l’autre. La vie, c’est aller vers sa propre quête et je crois bien que je chercherai jusqu’à ma mort », affirme sœur Lise Berger, originaire d’Upton.

Si l’Évangile est la source de sa quête spirituelle, c’est parce que Jésus, un homme libre, la fascine, et qu’elle-même chérit sa propre liberté.

« J’apprécie ma liberté intérieure. Elle guide mes choix. Bien sûr, la vie en communauté peut sembler un obstacle à ma liberté, mais je la vois plutôt comme un défi, pas facile, mais un défi qui, par ailleurs, m’amène à grandir. Je laisse aux autres leur espace et je garde le mien », indique-t-elle.

© Patrick Roger, photographe
© Patrick Roger, photographe

Et dans cet espace, qu’elle souhaite vaste et englobant, sœur Lise accueille tous ceux qui cherchent un sens à leur vie, laïcs comme religieux. « Quelqu’un qui cherche va beaucoup plus loin que celui qui ne se pose pas de question. Son cheminement le conduit quelque part, peu importe la forme que cela prend, tandis que celui qui ne cherche pas, stagne », philosophe-t-elle tout haut.

En parallèle à sa propre quête spirituelle, sœur Lise a pris le temps d’accompagner de nombreux adultes dans leur propre cheminement, au Centre diocésain.

« J’ai toujours aimé les échanges en profondeur. Ça fait partie de ce qui me rend heureuse dans la vie, les belles rencontres avec des personnes qui se questionnent et qui veulent aller plus loin. Je ne sais aucune prière par cœur! Ma prière à moi, elle se vit surtout au quotidien, dans mes questionnements et dans le contact que j’établis avec Dieu. La spiritualité, pour moi, ça doit être incarnée. Ma recherche est faite de mon histoire, de mes expériences et de mes blessures », raconte sœur Lise.

Pour enrichir sa quête spirituelle, elle dit côtoyer de nombreux auteurs. Ses préférés sont Simone Pacot, le père Henri Boulad et Gabriel Ringlet.

« Et, dit-elle, celui qui est toujours là, celui qui m’accompagne dans le voyage qu’est ma vie, c’est Dieu. J’ai vécu une expérience spirituelle très forte, à l’âge de 15 ans, et depuis, je sais qu’il est là », affirme sœur Lise, le regard bienveillant.

« J’ai connu les forces de l’espérance »

Sœur Rollande Crevier a passé 51 ans de sa vie au Brésil. Quand on lui demande si elle recommencerait, si c’était à refaire, elle réplique tout de go « je partirais aujourd’hui même! ».

Profondément marquée par cette expérience, elle raconte que son parcours missionnaire a valu le coup d’être vécu.

« J’ai compris que nous sommes tous frères et sœurs, des hommes et des femmes désirant grandir ensemble. Nous faisons église avec les autres, dit-elle en insistant sur le mot « avec ». J’ai aussi appris à prier avec la vie et j’ai connu les forces de l’espérance au contact d’un peuple qui résiste à ce qui l’écrase », note-t-elle, en référant notamment au mouvement des sans terre, ces paysans qui occupent et cultivent des terres même s’ils ne sont pas propriétaires.

Aujourd’hui, les compagnes de sœur Rollande qui étaient avec elle au début de la mission, sont toutes décédées. Elle reste seule avec ses souvenirs.

« Nous avons trouvé bien difficile l’apprentissage du portugais, dans les premiers mois, raconte-t-elle. Un jour que mes compagnes et moi tentions de comprendre ce qu’un jeune homme essayait de nous dire, il s’est couché à terre, les mains en croix sur le ventre. Nous avons compris qu’il cherchait du matériel pour fabriquer un cercueil. Malgré cet obstacle, je me suis retrouvée à enseigner l’histoire du Brésil, la géographie et l’arithmétique peu de temps après notre arrivée. Heureusement, les élèves étaient indulgents avec moi. »

© Patrick Roger, photographe

© Patrick Roger, photographe

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Outre la langue qu’elle a trouvée difficile à maîtriser, sœur Rollande a vécu un choc important en côtoyant l’extrême pauvreté de certains de ses nouveaux concitoyens. Pendant longtemps coordonnatrice de la catéchèse pour 12 diocèses de l’archidiocèse de São Luis do Maranhão et 15 paroisses de Floriano, une ville située dans l’État du Piauí, elle a été confrontée à des réalités diversifiées sur le chemin de l’évangélisation. Et la chaleur, particulièrement accablante pendant la saison des pluies, lui a également donné du fil à retordre.

« Une chose que j’ai bien apprécié, c’était les communautés ecclésiales de base. Présentes partout au Brésil, composées de jeunes et de vieux, c’est là qu’on décide, collectivement, de ce qui est bon pour la communauté ou de ce qui lui manque. Les membres de ces communautés sont responsables de leur avenir humain et chrétien. Il s’y trouve une belle énergie et un partage de valeurs, de même qu’une soif de liberté qui sont des éléments remarquables de la vie des Brésiliens », évoque sœur Rollande.

« J’ai appris à relativiser et à vivre le moment présent » – sœur Monique Pion

Après une valse-hésitation qui lui a remué le cœur pendant quelques semaines, sœur Monique Pion a appris qu’elle allait partir en mission au Sénégal. C’était en 1970.

Elle s’est retrouvée dans la brousse, au sud du pays, dans un milieu de vie sans électricité, sans téléphone, avec l’eau courante mais non potable, etc. « Ça m’a rappelé un peu mon enfance », dit la religieuse, née en 1933.

Le départ des 5 sœurs de Saint-Joseph pour Djifangor, en 1970, résultait d’une demande de Mgr Augustin Sagna, évêque de Ziguinchor. Les religieuses de la communauté maskoutaine étaient appelées à y implanter un collège d’enseignement privé catholique orienté vers la formation de juvénistes. Bien que catholique, l’établissement était également accessible aux musulmans et aux animistes.

Le juvénat accueillait les candidates d’une communauté religieuse sénégalaise, les Filles du Saint-Cœur-de-Marie, puis, en 1983, se sont ajoutées celles des Filles de la Résurrection, une communauté naissante. En 1992, quand les sœurs de Saint-Joseph ont quitté le pays, 29 religieuses sénégalaises avaient prononcé leurs vœux.

En plus d’enseigner, les sœurs ont travaillé dans une léproserie et un dispensaire.

© Patrick Roger, photographe

Les sœurs de Saint-Joseph ont dû s’adapter à la mentalité africaine, et elles ont aussi été confrontées à celle des sœurs françaises, pas toujours « faciles à vivre ».

« J’ai voulu parler à l’une d’elle un samedi, vers 13 h et elle m’a répondu sèchement « on ne dérange pas les gens comme ça », se souvient très bien sœur Monique. Les différences entre les Françaises et les Québécoises étaient visibles dans leur manière de traiter les employés, a aussi fait remarquer sœur Monique. Un résumé de la tension qui régnait à l’époque mentionnerait sans doute le syndrome du colonisateur/colonisé!

Comme ses consœurs qui ont vécu une mission à l’étranger, sœur Monique parle des nombreuses étudiantes côtoyées pendant toutes ces années comme de « ses filles ».

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Cette mission, qui a duré 22 ans, a changé la vie de sœur Monique.

« J’ai appris à relativiser et à vivre le moment présent sans trop me préoccuper du lendemain, dit-elle. Il m’a fallu être à l’écoute d’une autre réalité et d’une autre façon de penser. »

Avant de quitter définitivement le Sénégal, les sœurs ont assisté au début de la construction d’une église. À propos de ce projet, qui allait mobiliser la communauté catholique de Djifangor, sœur Monique avait écrit : « cette bâtisse sera l’expression de la vie de foi qui se solidifie ».
Une fois l’église inaugurée, les sœurs ont lu avec plaisir ces quelques mots de Mgr Sagna : « Et comme pour couronner l’œuvre accomplie, une église sort de terre qui va pérenniser le beau travail des sœurs de Saint-Joseph ».

La boucle était bouclée!

 

Femme et missionnaire à tout faire!

Sœur Berthe Cusson a gardé, de l’ancien costume des sœurs de Saint-Joseph, le voile. Elle le porte à merveille, du haut de ses 87 ans, grâce aussi à son sourire désarmant. Cette belle dame, une véritable « force de la nature », a vécu pendant 28 ans dans les montagnes du Lesotho où elle s’est découvert des talents insoupçonnés, dont celui d’être une bâtisseuse.

© Patrick Roger, photographe

© Patrick Roger, photographe

 

 

 

 

 

 

 

 

« Vers l’âge de soixante ans, après avoir œuvré au dispensaire, je consacré mon temps aux cliniques préscolaires puis à différents projets menés avec des femmes. La communauté a construit un grand poulailler afin que les femmes qui venaient à la clinique à chaque mois puissent acheter des œufs à moindre prix. Par la suite, nous y avons élevé des petits poulets », raconte sœur Berthe.

Confrontée à une réalité toute autre que celle du pays qu’elle avait quitté, sœur Berthe a relevé ses manches, et bien des défis, en ayant confiance en ses moyens. Elle a dessiné les plans pour la construction du poulailler, ce qui n’était pas une mince tâche étant donné le terrain montagneux où se trouvait la mission, et elle a réalisé la construction du bâtiment agricole.

« Je n’aurais jamais pensé réaliser tout ça », avoue-t-elle, modestement.

Pour elle aussi, l’idée de partir en mission représentait un rêve d’enfant. Lorsqu’elle a prononcé ses vœux perpétuels, en 1949, elle avait exprimé ce désir à la communauté.

Après avoir suivi un cours d’infirmière auxiliaire, elle est partie pour le Lesotho où la langue a constitué un obstacle majeur dans les premiers mois.

« Par leurs gestes qui indiquaient où se trouvait la douleur, les malades arrivaient à me faire comprendre quel était le problème. Il m’a fallu apprendre le sésotho », dit-elle.

Dans ces années-là, les religieuses partaient pour 10 ans, sans possibilité de revenir. Plus tard, les missions ont été de 5 ans. Chaque retour provoquait un choc.

« On percevait toujours plus le gaspillage et la surconsommation de notre société », se désole sœur Berthe.

Ce qui l’a marquée le plus dans cette expérience, c’est d’avoir été témoin d’une grande amélioration en santé publique dans le pays, même en secteur montagneux. Le taux de scolarisation, au Lesotho, est aussi très impressionnant, si on le compare à d’autres pays africains.

« Plus de 80 %, même dans les montagnes », précise sœur Berthe qui a été ravie, lors d’un bref retour au Lesotho pour souligner l’ouverture d’une école secondaire, de constater qu’on pouvait se brancher à Internet partout, même dans les régions éloignées.

« Cette mission m’a permis de découvrir en moi des habiletés que je ne soupçonnais pas. J’allais d’un projet à l’autre les yeux fermés et ça marchait. Je revivrais cette expérience formidable sans hésiter, précise-t-elle, en ajoutant, le sourire aux lèvres, « mais pas à mon âge »!

Le Lesotho lui a appris le sens du mot patience et celui du partage et de l’entraide.

« Les riches donnent, mais les pauvres partagent », philosophe-t-elle.

Et ces leçons lui servent encore aujourd’hui et lui donnent sans doute un peu de cette énergie magnifique qui la porte, car elle est toujours active et impliquée au sein de la communauté maskoutaine.